Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Bain de lectures

En ce dernier trimestre de CP, j'expérimente une nouvelle façon de faire lire le plus de livres possible, expérience que je voudrais vous faire partager.

 

Le plaisir de lire est fondamental, et ce dès le début de l'année de CP. Tout le monde pourra sans doute y souscrire et pourtant, que de méthodes et pratiques de lecture centrées sur une mécanique, une répétition, une systématique et plein de gros mots en -ique faciles à lister !

 

L'essentiel pour moi, dans l'esprit de la pédagogie Freinet, est dans l'articulation écrire/lire (un écrire-lire pour de vrai, pour être vraiment lu) et dans le bain de lectures : des livres lus par l'adulte tous les jours, des découvertes de textes les plus variés possible, de vrais textes, et non ces textes faits pour apprendre.

 

Je me suis dit que pour mai-juin, ce serait chouette que les enfants aient leurs propres livres, qu'ils prendraient en main, qu'ils s'approprieraient et surtout qui ne deviendraient pas, comme ça arrive souvent, des supports de lecture.

 

Fallait-il que j'achète un livre de jeunesse pour tous, comme on le fait souvent, sur lequel on s'appuierait et on bâtirait un projet ?

 

Un seul livre !!

 

Non, il fallait qu'ils en découvrent le plus possible. J'ai choisi d'acheter neuf séries de trois livres, format poche, qu'ils allaient tous avoir l'occasion de parcourir. Neuf livres différents de Claude Ponti, cet auteur si génial dans sa fantaisie et son imagination (mais j'aurais pu aussi acheter neuf livres d'auteurs différents... une autre année, peut-être).

 

Comment ça se passe ensuite ?

 

J'ai formé des trios d'enfants avec un mélange de bons lecteurs et de lecteurs tout débutants.Chaque enfant reçoit un mardi un des livres de Ponti, avec pour mission de le lire autant de fois qu'il le souhaite à la maison et de le rapporter le mardi suivant.

Ce jour-là, les trios se rassemblent et ont une multi-tâche à effectuer : choisir une page, leur page préférée à eux trois, la représenter sur une feuille A3 par un dessin assez grand, préparer ensemble une lecture à haute voix du texte de cette page, et éventuellement nous jouer la scène de cette page. Puis présentation des productions à toute la classe.

Une fois l'activité achevée, tous les livres sont transmis de trio à trio, et ils ont jusqu'au mardi suivant pour lire leur nouvel album.

 

Ils seront ainsi entrés dans neuf histoires, partageant leurs regards particuliers chaque semaine avec leurs camarades. Et, cerise sur le gâteau, chacun repartira en fin d'année avec un de ces livres.

 

Une expérience commune de plaisir de lecture que je renouvellerai assurément.

Evaluations nationales de CE1 : NON !

Voilà la lettre d'une collègue de l'école sur son refus de faire passer les évaluations de CE1. Je la soutiens totalement.

 

Pourquoi je ne ferai pas passer les évaluations nationales

 

à mes élèves de CE1 la semaine du 16 mai 2011

 

Depuis 2009, des évaluations nationales obligatoires ont été instituées pour les élèves de CE1 et de CM2.

 

Conçu comme un examen, les épreuves (quelques dizaines d’exercices, limités uniquement au français

et aux mathématiques) sont chronométrées. Les consignes de passation doivent être appliquées strictement. Les affichages de la classe pouvant aider les enfants doivent être retirés des murs

de la classe.

La notation se fait sous forme de codage 0 /1 (raté /réussi) pour permettre une saisie informatique.

Les résultats des élèves sont enregistrés sous forme de pourcentages. Ces résultats seront inscrits dans le nouveau livret de compétences qui va suivre chaque enfant toute sa scolarité. Les résultats sous forme de pourcentages sont aussi établis par classe, par école, par Académie.

Une prime de 400 euros est versée aux enseignants  qui font passer ses évaluations (alors que pour des raisons d’économies, 16 000 postes seront supprimés à la rentrée, avec comme conséquence des classes surchargées).

 

Ces évaluations suscitent beaucoup de questionnement et d’inquiétude, tant de la part des parents que des enseignants. Elles n’ont jamais fait l’objet de discussions avec les professionnels de l’éducation. L’institution refuse tout dialogue et les maintient à tout prix, exerçant menaces et sanctions contre ceux qui s’y opposent.

 

Mes valeurs d’enseignante de l’École Publique et mon expérience pédagogique me conduisent à  dire,

comme de nombreux collègues, que ces évaluations ne sont pas un outil pour aider les enfants à mieux réussir.

Mon objectif est que chaque enfant apprenne, progresse à son rythme, qu’il développe le goût d’apprendre, dans une classe où chacun s’entraide pour la réussite de tous.

Ces évaluations n’entrent pas dans cet objectif, au contraire. Elles n’ont aucun intérêt pédagogique pour l’enseignant. Cette épreuve (examen chronométré, codage binaire sans nuances) enregistre des erreurs comme des échecs, alors que les savoirs sont en cours d’acquisition. Elle ne permet pas de comprendre la nature des difficultés de l’enfant et ne tient pas compte des progrès accomplis au cours de l’année.

 

On ne peut réduire un enfant à une somme de compétences, à un pourcentage de réussites ou d’échecs.

Il  y a  danger pour les élèves d’être fichés dès la maternelle, de voir leur parcours scolaire enregistré dans un livret de compétences qui les suivra jusqu’à la fin de leurs études et au-delà.

 

Cette politique de pilotage par les résultats est néfaste. Elle poussera les enseignants à travailler dans une perspective de compétition, à faire bachoter leurs élèves  pour atteindre des meilleurs pourcentages de réussite. L’école ne doit pas entrer dans cette logique de concurrence. 

 

 

Ces évaluations nationales ne sont pas  au service de vos enfants, nos élèves.

C’est pourquoi je serai en grève pendant la  semaine du 16 mai, 

à l’appel de plusieurs syndicats enseignants.

 

Mme V

Philippe Meirieu au Salon Freinet de Nantes

Je vous conseille tous d'écouter cette conférence de Philippe Meirieu sur le thème : "Résister... pour une école du savoir, de la culture et de la citoyenneté pour tous"

 

Il est tellement rare d'entendre des propos si complexes et limpides à la fois, Philippe Meirieu n'hésitant pas aussi à provoquer pour nous faire dépasser nos raideurs et préjugés.

 

Conférence de Meirieu au Salon de Nantes

L'homme et l'animal

Les ateliers de philosophie de CP se poursuivent, semaine après semaine, et la réflexion et l'échange prennent de plus en plus de "corps".

 

C'est le cas, ici, de cet échange sur l'homme et l'animal, avec bien sûr toutes leurs méconnaissances sur le temps et l'histoire, mais aussi sur l'évolution, normales pour des enfants de cet âge, mais avec aussi leurs avancées dans la réflexion, tous ensemble, comme s'ils se donnaient la main pour apprendre.

 

Et voilà un débat initié par la question de Julian :
"Faut-il manger les animaux ?"

Les Philosenfants

Voilà un article paru dans le Libé de samedi 30 avril. Un joli texte sur l'intérêt de faire faire de la philosophie à tout âge et l'effet indicible mais réel que ça peut produire sur chacun et sur un groupe.

Les philosenfants

Enquête

Alors que les goûters philosophiques, conférences et autres initiatives éditoriales se développent tous azimuts, les spécialistes s’interrogent sur la façon d’initier les plus jeunes à la discipline.

Par ANNE DIATKINE


Rien n’est plus pacifique, pourrait-on penser, que la philosophie à l’adresse des enfants. Tout le monde semble s’accorder : l’enfant est naturellement philosophe et se pose des questions dès le plus jeune âge sur l’origine du monde, la vérité, la mort, l’amour. Contrairement à l’adulte, le petit humain s’étonne de tout et questionne les évidences, démarche philosophique par excellence.

Depuis quelques années, la philosophie par ou pour les enfants fait un carton. L’épithète «philosophique» est accolée aussi bien à des pratiques scolaires qu’à des goûters ou à des petites conférences extrascolaires. Si le terme change de sens selon les usages qu’on en fait, les enfants concernés sont eux aussi très divers : de la lisière du langage en classe de maternelle, jusqu’à l’adolescent ou au jeune adulte. Etrangement, dans le cadre scolaire, ces expériences dites philosophiques sont accueillies plus aisément dans les petites classes que dans les collèges.

Les initiatives ont lieu partout, dans les beaux et moins beaux quartiers. Gilberte Tsaï, directrice du centre dramatique national de Montreuil, invite une fois par mois des universitaires reconnus - Barbara Cassin, Jean-Luc Nancy… - à de petites conférences devant des petits.

Autre signe, le documentaire Ce n’est qu’un début, de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier, sorti en salles en novembre, montre un atelier philo sur un an dans une classe de grande section de maternelle. Et encore la multitude des collections philosophiques jeunesse, les éditeurs étant les premiers à avoir tenté de répondre à cette appétence des petits. Beaucoup de collections s’ancrent sur les interrogations métaphysiques des enfants et sont dirigées ou écrites par des philosophes - Myriam Revault d’Allonnes a fondé Chouette ! Penser chez Gallimard, par exemple. Dernière arrivée, les Petits Platons, une maison d’édition qui vient de fêter sa première année et dont certains titres sont déjà épuisés. De la Mort du divin Socrate au Malin génie de Monsieur Descartes, les enfants sont invités à entrer dans l’histoire de la philosophie.

Pourtant, dès qu’il s’agit de réfléchir sur la pratique dans un cadre scolaire ou extrascolaire, c’est la foire d’empoigne et les réactions les plus virulentes proviennent des philosophes professionnels - même si le premier philosophe français à avoir cru en la puissance philosophique des enfants et défendu un enseignement pour les plus jeunes est Jacques Derrida, il est vrai en marge des institutions. L’argument le plus souvent invoqué est que la philosophie est une discipline, avec sa rigueur, l’apprentissage de la lecture des textes, sa scientificité. Qui plus est, parmi les propagateurs de la philosophie pour enfants, aucun ne s’accorde sur la méthode à suivre : travailler avec ou sans support ? Un support tiré des textes canoniques ou un album ? Animé par un adulte qui injecte du contenu ou qui passe silencieusement la parole sans influencer le groupe ? Autant d’écoles, pas particulièrement iréniques.

«Des boules de pulsions»

Pour Michel Tozzi, professeur émérite des universités en sciences de l’éducation, le point aveugle a été dès le départ de savoir si seuls les philosophes devaient intervenir : «Je ne le pense pas, à condition que les professeurs des écoles soient formés. Les professeurs de philosophie ne savent pas forcément s’adresser aux enfants et mener leur réflexion. De plus, dans cette position, on peut être embarrassé par sa propre culture et ne pas entendre la radicalité de certaines questions naïves.» Lui-même a toujours aimé enseigner à des publics inhabituels, et c’est en travaillant sur le mythe de la caverne avec des grandes sections de maternelle, mais aussi avec des adolescents en difficulté, qu’il a découvert tout l’intérêt d’un autre public que les futurs bacheliers. Tozzi défend depuis longtemps la nécessité d’un enseignement de la philosophie avant la classe de terminale : «Les adolescents sont des boules de pulsions. Si on canalise leur curiosité avec un dispositif et une exigence intellectuels, on peut obtenir des résultats extraordinaires. Tout l’enjeu est de transformer une juxtaposition d’ego en une communauté de recherche. Plus la discussion est cadrée, plus la parole est libre.» Emmanuelle Auriac, chercheuse et formatrice d’enseignants, poursuit : «L’école tient parce qu’on fabrique des élèves scolaires. Les bons élèves peuvent s’en sortir, mais ils ne risquent pas leur pensée. On observe que les ateliers philosophiques transforment le regard des élèves et leur attitude. Ils sont écoutés et pris au sérieux dans leur pensée, ce qui peut être révolutionnaire.»

Pour autant, Emmanuelle Auriac, comme Tozzi et nombre de professeurs, est sceptique sur les vœux de Luc Chatel. En novembre, le ministre de l’Education nationale a annoncé son intention d’élargir la philosophie à d’autres classes que la terminale dès la rentrée 2011. Mais il n’a prévu ni programme ni horaires ni moyens supplémentaires. Seule la bonne volonté est requise. Autant dire que l’appel du ministre apparaît comme sans suite. «La philo ne peut pas être un supplément d’âme pour tout», dit Barbara Cassin, philosophe et directrice de recherche au CNRS, pourtant elle aussi favorable, sous conditions, à l’élargissement de l’enseignement de la discipline.

Daniel Gostain est professeur des écoles. Cela fait une dizaine d’années qu’il organise des ateliers hebdomadaires à visée philosophique dans ses classes. L’objectif est que les enfants aient un espace pour penser la condition humaine et les grands thèmes philosophiques présents en eux. Pour lui, les ateliers ne sont pas une parenthèse et jouent sur sa manière d’enseigner les autres matières : «Je suis persuadé qu’en philo, ils apprennent aussi un contenu. Et d’ailleurs, quand on leur demande où ils apprennent le plus, ils répondent souvent : en philosophie.» L’enseignant poursuit : «C’est très intéressant qu’il y ait un moment sans notes. Certains élèves en difficulté se révèlent, et du coup apparaissent autrement aux yeux de la classe et à leurs propres yeux.»

Prof «désagrégée»

Comment se déroule un atelier philo ? Le mieux est d’y assister. Une première fois avec Barbara Cassin dans une classe de cours préparatoire à l’école Dunois, à Paris, dans le XIIIe arrondissement. Une seconde fois à la Maison de Solenn, dans le XVIIIe, auprès d’adolescents en grande souffrance, où Corinne Pieters, agrégée de philo, anime quotidiennement des discussions philosophiques. Les deux ateliers diffèrent dans leur méthode, leur public, la formation des animateurs. Comme beaucoup d’enseignants qui pratiquent la philo à l’école, Daniel Gostain a paradoxalement gardé un souvenir mitigé de cette matière en terminale et n’a pas de culture philosophique proprement dite. Il s’est intéressé à la pratique de la philo auprès des enfants grâce à une rencontre avec Jacques Lévine, psychanalyste et philosophe, qui l’a formé. Tandis que Corinne Pieters, professeur à Paris-Descartes, a enseigné dix ans dans un lycée avant de quitter l’Education nationale. «J’en avais assez qu’on ne parle que du bac et que toutes les initiatives qui ne servent pas à l’examen soient condamnées.» Après avoir été «désagrégée», elle a choisi de s’adresser à des non-spécialistes. «En France, on a une conception incestueuse de la philosophie. Un vrai philosophe enseigne à des futurs philosophes. Pourquoi ? Socrate n’a pas conçu sa méthode pour des philosophes, mais en suivant sa mère, sage-femme, qui aidait à l’enfantement et au contact de la jeunesse, ceux qu’on nommerait aujourd’hui des ados.»

Les enfants de 6 ans sont rassemblés en cercle. Le maître n’intervient que pour donner la parole, jamais pour juger ou commenter. Au début de l’atelier, il rappelle les règles : en philo, il n’y a pas une réponse, mais plein de bonnes réponses. Ils ont le droit de ne pas être d’accord entre eux. Le travail, c’est aussi de s’écouter. La question du jour est «Es-tu grand ? Es-tu petit ?» Daniel Gostain : «Vous la laissez entrer dans votre corps, dans votre tête, et ensuite vous levez la main.» La qualité d’écoute des enfants entre eux est ce qui frappe en premier. Au bout de quelques semaines, les enfants savent déjà argumenter, écouter les avis différents et dissocier le désaccord de tout affect d’hostilité. Barbara Cassin, la philosophe invitée : «L’apprentissage de la communication, de la politesse et de la civilité n’est pas sans lien avec la philosophie. Durant la demi-heure, où les opinions ont tourné avec beaucoup de sincérité, j’ai entendu des propositions qui m’ont trotté dans la tête comme des merveilles. L’une d’elle est : "Mon petit frère dit qu’il est grand et c’est vrai".» Pour la philosophe, cette phrase est «passionnément philosophique». Elle explique : «Je soutiendrais volontiers que cette jolie phrase d’enfant contient l’essentiel de la philosophie classique. La proposition est "vraie" car, comme dit Aristote, le frère n’est pas grand et petit sous le même rapport, il est petit par rapport à moi qui suis plus grand que lui, mais grand par rapport au bébé qui va naître. Le principe de tous les principes est sauf, à savoir le principe de non-contradiction très précisément énoncé par Aristote au livre IV de la Métaphysique, qui fonde la manière dont nous parlons "rationnellement", en animaux doués de logos.» Barbara Cassin remarque qu’aucun des propos n’a été induit par le maître. «C’est sans doute très important de les laisser advenir. Mais c’est aussi dans cette absence d’intervention que l’on peut voir la différence avec la maïeutique de Socrate, qui veut à toute force faire accoucher de propositions philosophiques.» Après la séance, elle leur dit ce qu’elle a appris en les écoutant. «L’un d’entre eux a dit : "mais alors la philo, c’est comme les mathématiques !" Platon, naturellement…»

La philo sur prescription

«Quand on pense, il n’y a pas d’impasse dans la vie, dit Corinne Pieters. Les adolescents les plus malades sont rarement inaccessibles à un échange.» La Maison de Solenn reçoit des jeunes de 10 à 20 ans. La philo y est pour tous : quels que soient l’âge, le milieu, le niveau supposé ou la pathologie. La pratique de la philo a lieu hors cursus scolaire, à la manière des ateliers de dessin, de radio, de relaxation, etc. Quand on va très mal, on peut parfois avoir la possibilité de découvrir des sas de survie dont on ignorait tout.

Ce qui distingue l’atelier philo d’un cours classique, c’est la pratique. Les participants ne sont pas en position de recevoir une parole et de l’écrire, mais ils pensent avec le groupe, prennent ou non la parole, voient leur point de vue bouger. Leurs propos orientent l’atelier, dont le mouvement n’est pas prévisible. Corinne Pieters suscite un dialogue qui s’inspire de la maïeutique socratique. Pas de construction prédéterminée, ni de contenus obligés, mais une question introduite le plus souvent par elle. «Contrôler sa vie, est-ce la maîtriser ?» Corinne Pieters le certifie : «Au bout d’une heure et demie, on sort de l’atelier avec une ou plusieurs réponses.» Autrement dit, la pratique de la philosophie en milieu hospitalier n’a rien d’une rhétorique agile et abstraite. Il ne s’agit pas de compter les points en regardant les balles de l’argumentation voler. Pas plus qu’ils ne prennent de notes, les ados ne sont notés. La philosophie quitte le registre du progrès quantifiable.

Autre particularité : les heures d’atelier philo ont parfois lieu sur prescription médicale, quand le médecin a l’intuition que la possibilité de penser dans un groupe sera bénéfique. Cela peut permettre à un anorexique de s’évader de sa forteresse vide et de son obsession de soi. Corinne Pieters : «Je ne sais pas si philosopher est thérapeutique, mais je sais que l’inverse - ne pas pouvoir penser - rend malade. Il y a pu avoir la crainte que des "bombes explosent". Autrement dit que des adolescents fragiles livrent des secrets et les raisons de l’hospitalisation en public. Tout l’objectif est au contraire de sortir du repli et du ressassement, de la parole strictement privée, pour atteindre un autre type de réflexion.»

La question du jour est «Changer, est-ce devenir quelqu’un d’autre ?» Il y a six filles, pour la plupart hospitalisées pour anorexie grave. Maquillées, pomponnées, jolies et exténuées. Le moindre geste leur coûte. Ce qui étonne, c’est la rapidité et la pertinence de la réflexion, leur manière d’être à l’aise alors qu’elles n’ont jamais fait de philo. Corinne Pieters fait le lien entre les propos et les références philosophiques qu’ils suscitent. Peu de silences. «Un homme, on peut modifier son aspect par la chirurgie esthétique. Mais on ne peut pas le changer», dit l’une. «Modifier, c’est une action voulue. Tandis que changer, ce n’est pas forcément volontaire. Je ne peux pas décider qu’un jour, je vais cesser d’être un enfant pour devenir adolescente. Je ne peux pas stopper ce processus»… «Est-ce qu’il y a encore de l’enfant en toi si tu te changes en adolescente ?» demande Corinne Pieters. L’aplomb de certaines réponses surprend : «Il doit y avoir de l’enfant en moi, mais si je l’avais trouvé, je ne serais pas là.» Une autre poursuit : «Il faut déjà exister pour changer.» Une fille : «Quand est-ce qu’on sait qu’on est soi-même ? Parfois on change pour ressembler à quelqu’un.» «Déjà, on est ce qu’on est, par le fruit du hasard. Notre socle, notre milieu de vie, on ne l’a pas choisi.» Mais si on nous met dans un autre milieu, est-ce qu’on change forcément ? Interroge Corinne Pieters. «Les mères qui sortent avec leurs filles, elles ne changent pas. Pouvoir changer, c’est une chance.»

L’heure et demie passe vite, sans que la deuxième partie de la question, «devenir quelqu’un d’autre», n’ait pu être abordée. On discute avec les jeunes filles qui ont «faim, atrocement faim», alors que probablement, à l’heure du goûter, elles sauront résister à leur pain au chocolat. Elles ont beau avoir été hyperactives durant le cours, elles ne baissent pas la garde. Certaines sont hospitalisées depuis longtemps. «Moi, je trouve que la première question nous renvoie trop à notre pathologie», dit l’une. «Ça me fait réfléchir à des choses auxquelles je n’aurais pas pensé, et ça m’enlève d’autres idées», dit une autre. «Quand on nous dit la question, vient une première réponse, qui change au fur et à mesure que l’heure passe. Et on quitte le cours avec une tout autre idée. Ça me stresse de me dire qu’il n’y a pas de vérité.»

Un public de filles

Le second «cours» auquel on assiste a été choisi par les participants. Là encore, c’est un public de filles, dont Laura (1), 14 ans, et Philomène, 17 ans. Il s’agit de s’atteler à un texte de Platon, «l’anneau de Gygès», dans la République, pour réfléchir à ce qui pousse à commettre le mal ou le bien. Corinne Pieters explique qui étaient Platon et Socrate et formule la question tirée du texte : «Si vous étiez invisible, est-ce que vous transgresseriez tout ? » Au fil de la réflexion, elle livre le contexte : «On n’est pas méchant volontairement chez les Grecs, mais par ignorance.» Philomène essaie d’expliquer «qu’être bon ou mauvais, c’est réversible». Elle tient son raisonnement jusqu’au bout, alors que l’enseignante joue le rôle de la contradictrice. Visiblement, ce qu’elle énonce lui tient à cœur : «Moi, je ne pense pas que les gens sont foncièrement bons ou mauvais, mais que toute personne a en elle la possibilité d’être bonne ou mauvaise. Les gens qui ont un très bon fond ont plus la possibilité de commettre le mal, car ils sont manipulables.»

A la fin du cours, les élèves se disent «passionnés», même si c’est «un peu difficile», concédera Laura, pour qui c’est le premier cours. La plupart ont choisi l’atelier philosophie pour le mot, «qui les attire». Philomène est assidue : «Une nécessité interne.»

(1) Les prénoms ont été modifiés.

La Nature

Nous poursuivons notre réflexion philosophique sur ce qui nous a créé, entre Dieu et la Nature (pour simplifier). Ces trois dernières séances, fort intéressantes, je trouve, tissent des liens entre des idées encore bien tâtonnantes, des images naîves, des questionnements intérieurs, et favorisent une belle communication entre les enfants.On sent qu'ils sont en train de se construire un raisonnement. Ils grandissent.

 

J'expérimente l'idée de proposer un mot, ici "La Nature", et non pas une question. A essayer encore pour voir ce qui en ressort.