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Le nourrissage culturel

J'ai eu la chance de rencontrer puis connaître Serge Boimare, ancien directeur pédagogique du centre Claude Bernard à Paris, et auteur entre autres de "Ces enfants empêchés de penser", dans lequel il nous décrit comment une approche des textes de la mythologie peut aider des jeunes en difficultés à se confronter sans se mettre en danger à leurs problématiques et à se libérer peu à peu pour avancer. Depuis, il promeut l'idée d'un nourrissage culturel pour tous les élèves.

 

J'ai pu le rencontrer lorsque j'ai moi-même imaginé - avec mes deux casquettes, celle d'enseignant et celle de clown de théâtre - et fait aboutir un projet sur les empêchements à apprendre vus par des clowns, projet que vous pouvez consulter ici : http://www.empechementsaapprendre.com/

 

Depuis, Serge Boimare est venu au Salon parisien de la pédagogie Freinet en novembre dernier, puis dans notre école pour nous présenter plus concrètement l'idée de médiation culturelle.

 

L'année prochaine, nous serons quatre collègues de notre école à mettre en place cette médiation culturelle dans nos classes.

 

Voilà comment nous comptons procéder :

1) Deux fois par semaine, nous lirons des textes de mythologie, de contes ou autres textes du patrimoine, en choisissant notamment ceux qui peuvent favoriser la réflexion, mais aussi l'imaginaire.

2) Après chaque lecture à haute voix, un temps oral de réactions, de partage de sensations, de réflexions le plus libre possible sera laissé aux enfants.

3) A l'issue de ce temps toujours oral, un autre temps qui pourrait être de création artistique, de réflexion philosophique, d'expression écrite sera proposé, adapté à la nature et à la teneur du texte lu.

Nous faisons le pari que, comme Serge Boimare le revendique, cet enrichissement de tous par la culture, alliant exigence et plaisir, favorisera aussi en parallèle une vraie culture commune de classe propice à la coopération, aux envies, aux projets.

PS : Un ajout de Serge Boimare :

Qu'est-ce qu'ils sont sérieux !

Ouh là là, comment faire avec des enfants qui posent des questions qu'on dit trop graves/sérieuses pour leur âge ?

 

Lors du temps de "Nos questions" (http://pedagost.over-blog.com/2014/05/nos-questions.html), ils proposent des questions sur le monde, mais parfois aussi des questions sur la condition humaine.

 

Les dernières : "Pourquoi il y a-t-il des guerres ?" et "Pourquoi doit-on tous mourir ?" (question que j'ai reformulée pour permettre une première approche, plus accessible pour des CP/CE1, je trouve, en "C'est quoi mourir ?")

 

1) Pourquoi il y a-t-il des guerres ?

 

2) C'est quoi mourir ?

Les personnages mathématiques

Tout d'abord, une conviction : l'avenir de l'école ne peut passer que par de l'inventivité, que si nous lâchons (ou au moins mettons au second plan) les progressions, programmations et fiches de préparation bien modélisées pour laisser place à l'inventivité et le lâcher-prise pédagogique, il y aura sursaut.

Cette conviction ne naît pas d'aujourd'hui, mais je l'ai à nouveau vécue ces dernières semaines :

Classe de CE1, où j'interviens pendant que ma collègue "prend" mon CP/CE1 pour faire de l'anglais avec eux. Je décide au dernier moment - dans la matinée - que dans le cadre de ce que je fais avec ses CE1 en expression écrite, j'allais expérimenter l'expression écrite en mathématiques.

Ce n'est pas nouveau, car en 2007, j'avais écrit un livre "Mat et Ma Tic et compagnie" (Bayard jeunesse) où je défendais sous forme d'histoire pour les enfants une approche à multiples entrées des maths : par la création, les défis, la poésie, le jeu, l'écriture.

Je propose aux élèves de choisir seul ou avec un camarade un personnage mathématique à incarner : le carré et autres figures géométriques, le 10, 100 et autres nombres remarquables, l'addition, la soustraction, et même des outils mathématiques comme la règle et l'équerre. Il s'agira de préparer une présentation théâtralisée et écrite de ce personnage. Ce qu'ils font.

Et puis, comme il nous reste peu de temps avant que je retrouve ma classe habituelle, je leur propose de faire une première improvisation dans laquelle ils joueront leur personnage fier de se présenter.

En première volontaire, P. Elle a choisi la droite. Là voilà qui arrive devant la classe, les bras écartés, ayant du mal à se déplacer : "Comme c'est dur ! Je n'arrête pas de grandir, et comme je m'étends tout le temps, je me cogne sans arrêt ! Quand est-ce que ça va s'arrêter ? Il paraît que jamais ! En plus, ce qui est bizarre, c'est que plus je grandis, plus tous les autres me semblent petits." Je lui demande de trouver une "sortie de droite", ce qu'elle fait sans perdre son émotion et sa démarche.

Ensuite, M. et A., qui jouent le nombre 10. L'un est le 1, l'autre le 0. Tous deux se mettent à se chamailler car le 1 est prétentieux, prétendant porter le nombre, le second s'énerve contre le 1, mal à l'aise qu'il est d'être un zéro.

Arrivent E. et L. qui font le +. Elles sont toutes fières d'annoncer qu'elles additionnent tous les nombres existant sur terre et qu'elles sont prêtes à accueillir tous les nombres qui veulent se faire additionner.

Etapes suivantes :

1) Poursuivre dans l'improvisation sur scène, pour laquelle ils semblent à l'aise et trouvent de vraies fulgurances grâce au corps et à l'incarnation (voir l'article qui en parle : http://laclasseplaisir.eklablog.com/plaisir-a-vivre-985-les-personnages-savoirs-a107966412)

2) Préparer une écriture de ce qui est venu lors de l'improvisation pour stabiliser le texte d'intervention (sans pour autant perdre la liberté de l'interprétation, ce qui sera un travail difficile, je l'ai moi-même vécu en tant que clown : http://www.empechementsaapprendre.com/ ).

3) Présenter les personnages mathématiques aux autres classes de l'école.

Et voilà la suite :

Tout d'abord, je leur ai demandé de créer la fiche d'identité du personnage : sa famille, ses passions et détestations, ses envies.

A partir de cette fiche, ils ont essayé de se mettre en scène corporellement et avec les émotions propres à chacune des notions. Ainsi par exemple, le Plus (+) nous a raconté son plaisir d'additionner à tout-va, nous a fait partager sa rivalité avec le Moins (-) et nous a confié la découverte heureuse d'une sorte de cousin germain qu'est le Fois (x).

Petit à petit, nous nous sommes rendu compte, par le jeu, des liens entre les personnages : entre le Plus et le Moins, entre le Carré, le Rectangle, le Losange et le Cercle, entre la Droite, la Règle et l'Equerre.

Alors, pour donner plus d'enjeux aux scènes théâtrales, j'ai choisi de réunir les personnages pour finalement aboutir à quatre scènes principales :

- une scène géométrique, dans laquelle le Carré et le Rectangle, plutôt amis, se mettent à dénigrer le Losange dépourvu d'angles droits, mais à adopter le Cercle, très étrange pour eux car sans côtés.

- une scène avec les opérations, dans laquelle le Plus et le Moins s'exercent à additionner et soustraire les nombres 1 et 7 (eux aussi des personnages) dans une certaine rivalité.

- une scène avec le 10, le 100 et le 1 000 pendant laquelle chacun cherche à voler les zéros des autres jusqu'au moment où le 1 000 000 viendra leur imposer sa puissance à six zéros.

- une scène de mesures où la Règle et l'Equerre cherchent en vain à mesurer la Droite qui s'avère bien trop longue, et même infinie.

Les scènes sont maintenant prêtes, elles seront présentées lundi 11 mai aux classes de l'école. Ce sera assurément une toute nouvelle façon de découvrir et de s'approprier les notions mathématiques pour chacun des élèves !