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Les Syllabes

Et voilà une nouvelle journée qui commence. Que nous devons vous raconter ! Absolument. Pour que vous ne puissiez pas dire un jour : « On ne savait pas pour les Syllabes… ».

 

D’abord, dès le réveil, se rappeler, toujours avec douleur, qu’autrefois, à notre âge d’or de Syllabes, nous vivions toutes ensemble à l’intérieur des mots. Jusqu’à ce qu’un esprit certainement sadique, le Découpeur, n’ait eu l’idée de nous séparer les unes des autres. Sous prétexte que pour les jeunes enfants, nous serions plus faciles à identifier. 

 

Un réveil d’autant plus douloureux, que le plus souvent dans les classes, nous sommes collées aux murs, bien séparées les unes des autres, condamnées à rester ainsi tant que l’enseignant l’aura décidé. Accompagnées en plus d’un petit dessin ridicule, fait sans aucun style. Pour soi-disant aider à nous mémoriser. Ridicule…

 

Et puis, une fois les élèves arrivés, c’est le ponpon ! La séance quotidienne de désignation de l’une d’entre nous pour servir de leçon de lecture – je ne vous dis pas l’angoisse de chacune d’entre nous avant de savoir qui sera choisie. La pauvre Syllabe est alors condamnée à entrer par la force – et avec le sourire, si possible… - dans le crâne de chaque enfant avant la fin de la journée. A force de rabâchages, d’exercices, et même de devoirs le soir. Et d’entendre répétés nos noms, une, deux, dix, cent fois, jusqu’au dégoût. Sans pouvoir réagir. Comme pour un peloton d’exécution. 

 

Nous aurions tellement préféré rester intactes dans de vrais beaux textes, toutes ensemble, sans classification, sans ordre, sans affichage. Juste au service des mots, de la langue, des histoires. Pour simplement faire rêver. 

La Soustraction à retenues

Le matin, au réveil, j’ai toujours un pincement à ma « barre du moins ». J’en ai parlé récemment à ma cousine, la Soustraction simple sans retenues. Ça l’a surprise.

 

Evidemment, elle ne peut pas comprendre ce que c’est d’être incomprise. D’abord, entendre en classe après qu’on m’a écrite au tableau, bien disposée en colonnes : « 2 moins 6, on ne peut pas ». Comme si c’était de ma faute ! Comme si j’étais un problème !

 

Mais le pire, c’est la suite. L’enseignant se met alors à triturer les centaines ou dizaines pour faire en sorte que 2 moins 6, ce soit possible. Une sorte de trafic, où l’on donne un 10 au 2 pour qu’il devienne un 12, mais pour ne pas faire de jaloux ou de déséquilibre, il faut redonner le 10 à d’autres. Et tout ça sans se demander ce que ça me fait de me tripoter comme ça !

 

Et pendant qu’on me tripatouille, je regarde les enfants. Je vois leurs yeux posés sur moi, des regards le plus souvent vides. Je perçois presque de la haine contre moi… comme si je faisais exprès de les faire souffrir !

 

Ce n’est tout de même pas ma faute si les petits chiffres comme le 2 se mettent en tête de soustraire des plus grands comme le 6 !

 

Lorsque la journée est finie et que je rentre chez moi, je vais m’allonger, je range les nombres, je parlemente avec certains chiffres pour qu’ils me fassent moins souffrir à l’avenir, puis je vais nettoyer ma « barre du moins » pour qu’elle soit belle, quand même, pour le lendemain en classe.

Le Majeur

Pourquoi suis-je né Majeur et non pas Index ou Pouce ? L’Index, c’est celui qui a le droit d’être levé pour demander la parole. Quelle chance ! Le Pouce, celui qui donne son accord, son soutien. Quel privilège !  

 

Comme je souffre, quand j’entends l’enseignant dire « Lève ton doigt pour parler ». A chaque fois, j’ai l'envie irrépressible de me lever comme l’Index, mais alors, quand ça m’arrive, quelles conséquences ! L’élève se fait aussitôt disputer, voire même punir. Et pourtant, je ne demande qu’à servir… 

 

Comme je souffre aussi, quand j’entends une proposition dans la classe qui me plait et que, me levant, plus vite que le Pouce, tout est fichu par terre, à l’inverse de ce que je voudrais soutenir.

 

Rien n’y fait, dans tous les pays, dans toutes les classes, je suis l’Interdit. 

 

Que faire ? Je ne peux pas continuer à me taire, à taire aussi cette injustice. Pourquoi moi et pas l’Index ou le Pouce, les chouchous de la main ? 

 

Alors, j’ai décidé d’agir. J’ai demandé à la main de serrer le poing pour que nous puissions discuter en secret entre doigts. J’ai dit ma tristesse de ne pas pouvoir m’exprimer, et par bonheur, l’Index et le Pouce ont exprimé leur solidarité. 

 

Voilà ce que nous avons décidé ensemble : Désormais, il y aura, chaque jour de classe, un doigt tiré au sort qui sera le demandeur de parole, un qui sera celui qui donne son soutien, un troisième pour exprimer son désaccord, et on a même donné un rôle aux deux autres, celui qui indiquera l’heure de la récréation, et celui qui demandera de l’aide à l’enseignant. 

 

Main-tenant, tout va bien !

La Division

D’humeur égale, toujours d’humeur égale, telle est mon obligation. Pas toujours facile quand on a passé une mauvaise nuit à rêver aux chamailleries entre le Dividende, le Diviseur et le Quotient, sans parler du Reste ! 

 

Bon, oublions tout cela et préparons-nous pour une nouvelle journée de partage. Ma barre de division ? Impeccable. L’équipe des nombres ? Prêts à se placer dans la bonne case, les plus grands chez les Dividendes, les plus importants pour faire le partage chez les Diviseurs, ceux qu’on vérifiera le plus chez les Quotients, et puis les petits derniers chez les Restes. 

 

J’aime quand on me pose au tableau et qu’on commence à calculer. Ça démarre par un partage commandé par le général Diviseur, et puis, petit à petit, les résultats s’écrivent. Chacun dans la classe n’a qu’une ambition : que tout soit parfaitement équilibré. 

 

Mais le moment que je préfère avant tout, c’est la vérification. Je regarde les élèves multiplier le Quotient par le Diviseur, ajouter ensuite le Reste, et quel bonheur de voir leur sourire à tous quand ils découvrent que leur calcul tombe juste ! J’en profite, pendant qu’ils calculent, la langue légèrement sortie de la bouche, des gouttelettes de sueur sur certains fronts, pour papoter avec ma copine, la Multiplication, toujours prête à m’épauler, mais aussi avec la Soustraction qui me fait trouver le Reste. Ça, c’est du travail en équipe. 

 

En fin de journée, je rentre chez moi en chantonnant ma devise, la même que celle de la France : liberté, égalité, fraternité. Liberté pour tous les nombres qui veulent se diviser avec moi. Egalité dans le partage, car je me refuse catégoriquement à faire du favoritisme entre les nombres. Fraternité avec la Multiplication et la Soustraction. 

 

J’ai bien de la chance !