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Mon regard sur les ateliers de réflexion collective

Les Ateliers de réflexion collective

 

 

            Depuis quelques années, je m’intéresse aux Ateliers de philosophie initiés par Monsieur Jacques Lévine et les ai expérimentés dans les différentes classes dont j’ai eu la responsabilité, du CP au CM2.

 

            Ils sont intégrés dans l'emploi du temps de ma classe, au même titre que les activités de lecture ou de mathématiques, et se présentent de façon hebdomadaire, sur vingt minutes, environ.

 

            Ils se divisent en trois types  : les ateliers plus directement philosophiques (« C'est quoi grandir ? » ; « C'est quoi le vrai et le faux ? » ; « Pourquoi vivons-nous ? », etc.), d'autres plus psychologiques (« Que peut-on ressentir quand quelqu'un de proche meurt ? » ; « Que se passe-t-il quand on sent la colère monter en nous ? », etc.) ou enfin, d'autres plus généraux (« Comment se fait-il que tant de monde regarde la télévision ? » ; « Pourquoi avons-nous besoin d'amis ? », etc.)

 

            Dans ces trois cas, l'objectif donné à ce moment de réflexion, ainsi que  le dispositif mis en place restent les mêmes.

 

OBJECTIF DE CE MOMENT

 

            Il s'agit là d'établir un moment d'exploration entre pairs qui permette à chacun d'avancer dans la découverte de soi, de l'autre, et du monde dans lequel on vit.

 

            L'objectif est donc triple :

 

offrir un espace de réflexion personnelle à chaque enfant (qu'il intervienne oralement ou non dans l'atelier), où il peut aborder des grands thèmes auxquels, en général, on ne lui donne pas accès, soit parce qu’il est considéré comme trop petit, soit parce qu’on trouve qu’il y a d'autres priorités, soit parce qu’on n'a pas le temps, soit parce que c’est considéré comme difficile à mener...

modifier le regard que chacun porte sur l'autre. Il n' y a pas là de « bon élève » étiqueté mais d'enfants qui cherchent ensemble un cheminement à l'intérieur d'une question, qui n'a pas de réponse juste.

ouvrir un espace transitionnel entre soi et le monde. Le « pourquoi on vit » devient accessible. Cette façon de nous mettre en relation avec le monde peut aider des enfants à se réconcilier avec leur environnement.

 

DEROULEMENT

 

            L'atelier démarre par une question inscrite au tableau, que les enfants découvrent, au moment où elle est inscrite. Par exemple : « C'est quoi réfléchir ? »

 

            Cette question a été choisie, soit par moi-même, l'enseignant, en fonction de ce qui m'apparaît subjectivement intéressant pour mon groupe-classe, soit par les élèves, à qui je demande des thèmes philosophiques qui pourraient les intéresser.

 

            Sachant que des règles de conduite pendant ce moment ont été indiquées au début de l'année, l'atelier démarre très rapidement à partir de la question, sans besoin d'autres paroles.

 

            Précision : Ces règles sont au nombre de trois :

Il n'y a pas de réponse exacte à la question posée. Chacun d'entre nous a sa réponse qui vaut celle des autres.

Il n'y a donc absolument aucun jugement ou moquerie à avoir concernant les mots des uns ou des autres.

En revanche, ils peuvent ne pas être d'accord entre eux, et bien sûr, le dire et l'expliciter, dans le respect mutuel.

L'enseignant n'apportera jamais une soi-disant « bonne » réponse et n'interviendra pas sur le fond de la question. En revanche, il pourra intervenir pour reformuler, recadrer, réguler ou alors relancer.

 

            Une fois la question posée, les paroles peuvent émerger. Je circule dans la classe avec un dictaphone et collecte les paroles des enfants souhaitant s'exprimer. La parole est donc volontaire, donc on peut ne pas le faire, mais tous doivent être à l'écoute.

            Je n'interviens donc pas pendant l'atelier, mais je suis très actif, pour, d'une part, essayer de donner la parole à un maximum d'enfants, d'autre part, vérifier qu'on respecte bien le cadre et le sujet.

 

            En général, une thématique comme « réfléchir » est abordée en trois-quatre séances hebdomadaires, avec, pour chaque séance, une nouvelle question, que j'imagine semaine après semaine, et qui prolonge l'exploration.

 

            A l'issue de ce cycle, je transfère sur papier l'ensemble des paroles émises, en ôtant les prénoms, et je remets ce compte-rendu aux enfants, et donc à leurs parents.

 

 

La Vérité

 

Compte-rendu d’un Atelier de philosophie en CE2/CM1 mené en trois parties en octobre-novembre 2007.

 

Première partie : C’est quoi la vérité ?

 

- La vérité, c'est quelque chose de vrai.

- Mentir, c'est dire quelque chose qui n'est pas vrai. La maîtresse, elle aime bien quand tu dis la vérité.

- Mieux vaut dire la vérité, car dire la vérité, ça aide les gens à être mieux. On ne garde pas les choses dans son coeur.

- Mieux vaut dire la vérité, car sinon, ça peut te ramener des histoires.

- La vérité, c'est le contraire d'un mensonge.

- Quand tu dis la vérité, après, tu peux assumer tes actes. Tu ranges ta bêtise.

- La vérité, c'est quelque chose de réel, quelque chose qui s'est passé. Si tu ne dis pas la vérité, quelqu'un pourrait aller en prison à ta place.

- Si tu dis que tu es fort en français et que ce n'est pas vrai, tu n'as pas dit la vérité.

- La vérité, c'est quelque chose qui sauve. Quand tu dis quelque chose à ta maman, elle sait quand tu mens, car c'est elle qui t'a mis au monde. Quand tu dis la vérité, elle le sait.

- On peut mentir devant sa maman.

- Ta mère elle finit bien par savoir si tu dis la vérité ou non, car elle connaît bien son enfant

- Parfois, il y a des complices pour te faire dire des mensonges.

- Parfois, tu peux être fort en conjugaison et pas fort en textes à trous.

- Peut-être que la maman ne pourra pas savoir si tu as dit un mensonge.

- C'est mieux de dire la vérité, car ils vont finir par le savoir que tu as menti.

- Un grand secret, tu ne peux pas le garder dans ta tête.

- On ne peut pas tout connaître en français.

- Quand tu mens, tu vas le garder dans ton coeur, et ça va te faire mal.

 

Seconde partie : Est-ce que parfois on a le droit de mentir ?

 

- Parfois, on peut oui, si on a peur.

- Non, on ne peut pas, car ce n’est pas bien de mentir. On ne peut plus rien faire dans sa vie, car les autres ne nous causeront plus car t’as menti.

- On n’a pas le droit de mentir car il faut assumer nos actes.

- Si on nous dit qu’on va nous étrangler, alors, on a le droit de mentir.

- Normalement, on n’a pas le droit, mais y’en a qui mentent quand même, car des fois, ils ont peur, ou des fois, ils ont envie.

- Des fois, on a le droit de mentir quand c’est très grave, quand on est racketés par exemple, si on va nous frapper, si on est en danger.

- Des fois, on peut mentir pour ne pas blesser une personne qu’on aime. Par exemple, si on lui a cassé un verre qu’elle aime beaucoup, on ne lui dit pas qu’on l’a cassé et on lui achète le même.

- Des fois, c’est bien de mentir et des fois, non.

- T’as le droit de mentir mais ce n’est pas très bien. Y’a pas la loi qui t’interdit de mentir. Mais tu risques de ne plus avoir d’amis.

- Si t’accuses quelqu’un de quelque chose de faux, tu auras du malheur, Dieu va te punir.

- On peut mentir pour rigoler.

- Ce n’est pas la Loi qui va nous interdire de mentir. Si on est menacé, on est obligé de mentir. Mais c’est quand même bien de ne pas mentir.

- Si tu mens et qu’il y a des caméras, on saura que t’as menti.

- Même si quelqu’un veut te frapper, il faut quand même dire la vérité. C’est mieux. Si tu mens une fois, tu risques de mourir tout le temps.

- Si tu mens pour une personne, tu risques de la rendre triste.

- Si une maman enceinte ment, alors son enfant qui va naître va mentir lui aussi.

 

 

INTERET D'UNE TELLE ACTIVITE

 

            L'activité « Ateliers de réflexion » est porteuse d'une richesse exceptionnelle.

 

Elle est porteuse de vrais apprentissages. Les enfants ayant vécu ces moments disent tous apprendre beaucoup grâce à l'atelier de philosophie (et pourtant, jamais, je ne fais cours de philosophie). Il semble que l'interaction de leurs mots produise une avancée dans leur réflexion. Dans la mesure où il s'agit de paroles entre pairs, l'impact de leurs mots devient plus fort, plus prégnant.

Elle est porteuse d'un autre regard entre eux. En effet, une réflexion collective s'installe, faite de l'implication de chacun. On est dans une atmosphère de coopération et non de compétition. Par ailleurs, certains enfants acquièrent, grâce à la philosophie, un autre statut dans la classe. Ils peuvent perdre leur profil de « mauvais » élèves.

J'ai remarqué aussi que parfois, ce moment de réflexion sur la vie et le monde pouvait permettre à certains, en difficulté scolaire, de se soulager d'un poids intérieur et grâce à cela, entrer enfin dans les apprentissages.

 

Je peux dire, avec l’expérience, que ce moment est véritablement constitutif d’une alliance entre l’enseignant, représentant aussi du monde des adultes, et l’élève, porteur de multiples attentes, formulées ou non.

 

 

Regards sur les ateliers par certains enfants

 

 

Première question : C’est quoi la philosophie ?

 

- Daniel, il nous pose une question. On ne sait pas quelle est la réponse, mais quand même, on a chacun et chacune une réponse.

- C’est bien pour tout le monde mais il n’y a pas de réponse.

- C’est pour nous apprendre des choses qu’on ne sait pas.

- Tout ce que les gens, ils disent, ça peut rester dans la mémoire.

- On apprend tout ce qui se passe autour de nous. C’est amusant, apprendre. On écoute les autres et on donne notre opinion.

- T’apprends plein de choses sur le monde. On apprend des choses rigolotes.

 

 

Seconde question : Pourquoi ce n’est pas le maître qui enseigne la philosophie ?

 

- Ca nous permet de réfléchir nous-mêmes.

- Tu veux nous faire réfléchir dans notre tête.

- On peut dire beaucoup de choses dessus comme il n’y a pas de réponses.

- C’est pour voir comment on comprend les choses.

- C’est pour nous laisser nos opinions.

 

 

Troisième question : Ca sert à quoi les ateliers de philosophie ?

 

- Si t’es pas d’accord avec quelqu’un, ça sert à ne pas s’énerver contre quelqu’un et à s’entendre entre nous.

- On apprend à s’écouter et à se contredire.

- Ca sert à connaître l’opinion des autres.

- Ca sert à réfléchir sur tout.

 

 

ET PLUS LARGEMENT

 

            Il me semble utile de préciser certains impératifs pour que cette activité prenne tout son sens.

 

Elle ne peut être une parenthèse dans la vie de la classe. En effet, ce moment de questionnement, de réflexion collective et de coopération doit être en cohérence avec le reste des moments de classe. Il s'agit donc de réfléchir à un ensemble global, fait des valeurs indiquées ci-dessus.

 

L'esprit de ce moment de philosophie, où on essaie de creuser à l'intérieur d'un mot, d'un concept, d'une valeur peut être transféré sur les disciplines plus classiquement scolaires. Ainsi, chercher ensemble le « C'est quoi » ou le « Comment c’est fait » d'un verbe, d'une phrase, d'un nombre, d'une opération, d'une matière, comme si on remontait à son origine, me semble très intéressant et fort utile avant d'entrer dans la technique, proprement dite.

 

 

SUR CERTAINES OBJECTIONS, BLOCAGES ou QUESTIONS D’ENSEIGNANTS

 

« Ca m’intéresse, mais comment je gère ? »

 

Il y a véritablement changement de posture d’enseignant à avoir. Une fois les règles de la parole établies, l’essentiel de la « réussite » de ce moment de réflexion repose sur les enfants. Ce qui va advenir de leur parole ne repose que sur eux, à condition qu’ils sentent leur parole accueillie et respectée. C’est là qu’est notre rôle.

 

« Et si des enfants émettent des contre-vérités ? »

 

A chaque fois que moi, enseignant et surtout là, adulte, j’entends quelque chose de faux, je me tais et j’attends (généralement pas très longtemps) qu’une parole d’un pair vienne aller contre ces inexactitudes ou contre-vérités. Cette parole du pair aura infiniment plus de poids que la nôtre car elle portera un autre statut, celui d’un co-réfléchissant.

 

«  Comment fais-je si rien ne vient ? »

 

Une telle situation ne m’est jamais arrivée. Dans ce cas, je passerais alors à l’activité suivante et réfléchirai pour la prochaine fois à une formulation différente ou à une autre thématique.

 

« Comment puis-je justifier cette activité au regard du programme et des horaires disciplinaires ? »

 

Comme je l’ai déjà dit, il s’agit d’une activité qui va plus loin, ou au moins ailleurs, qu’un apprentissage purement disciplinaire. Si on accepte l’idée, fondamentale à mon sens, qu’apprendre est une question de temps, de sens et de transversal, en permettant de donner un temps à ce regard sur notre condition humaine, on permet à nos élèves de trouver leur place dans notre monde et dans l’humanité et d’une certaine façon (ce n’est pas la seule), on leur donne une autorisation implicite à entrer dans les savoirs plus opératoires, qui leur sont bien sûr nécessaires.