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Pour un entre-deux pédagogique

Il existe, dans la société d'aujourd'hui, un manque flagrant d'espace de vraie pensée entre le "on pense pour vous" et le "inutile de penser".

"On pense pour vous" : c'est ce qui se produit en politique, quand on ne fait que vous répéter, vous asséner ce qu'il est bon de penser (d'ailleurs, quand les réformes dysfonctionnent, on nous dit que c'est parce qu'il y a eu un manque de pédagogie, donc d'explication, jamais on ne conteste le fond des choses), mais aussi dans le monde de l'entreprise, où la vérité vient d'en haut, dictée par le marché, par la concurrence, par le réalisme économique, et donc il faut simplement apprendre par coeur ses diktats, comme des dogmes, et enfin dans le monde de l'école, où l'on revient beaucoup à la nécessité du cours magistral, et où on se persuade que le retour espéré de l'autorité du maître se mesurera à un vrai savoir à nouveau dispensé.

"Inutile de penser" : c'est bien sûr assez proche du "on pense pour vous", mais de façon plus radicale, à l'instar du fameux "cerveau humain disponible". Cet "inutile de penser" se matérialise dans tous les espaces de notre vie, à travers les programmes de télévision et le zapping triomphant, à travers la précarité économique qui rend la recherche d'un semblant de sécurité tellement obsessionnelle qu'il n'y a plus d'espace pour penser possible, à travers tous ces outils technologiques qui pensent si vite pour nous. Cet "inutile de penser" se vérifie aussi dans l'Education nationale par ces programmes 2008, où la mécanisation des savoirs est mise à la première place, par ces évaluations où le binaire du vrai/faux est roi, par ces savoirs saucissonnés en compétences évaluables, où le savoir-être et la transversalité des savoirs n'ont donc plus place.

Cet espace intermédiaire, que je réclame instamment, serait celui où l'on pourrait être nourri par les connaissances des autres sans en être abreuvé, des connaissances à partir desquelles on pourrait continuer à explorer, à l'opposé du "On pense pour vous",  et celui où on aurait la possibilité de penser par soi-même et de cheminer à notre guise dans notre questionnement, erreurs, fausses pistes, tâtonnements inclus, bien loin donc du "Inutile de penser".

Je l'appelle aussi "entre-deux", car il se situerait entre un cheminement autonome et un accompagnement extérieur.

Pourquoi cet espace est-il en danger ?

1) Cet apprentissage de l'entre-deux demande un temps et un espace, que la société ne permet pas aujourd'hui, toute accaparée qu'elle est par un besoin d'une soi-disante efficacité à court terme.

2) Cet apprentissage exige l'acceptation de la part de chacun que les apprentissages ne dépendent pas seulement de ceux qui le dispensent - ce qui représente encore une révolution de la pensée pour de nombreux enseignants -  mais qu'il y a aussi quelque chose d'indicible, de non maîtrisable, qui fait un drôle de chemin en chacun de ceux qui apprennent, avec du "Ah tiens !", ou du "Mais oui !..." (mais parfois, ça vient aussi sans bruit...).

3) Cet apprentissage ne peut se conduire que dans des environnements pacifiés, coopératifs, de partage, où les paroles et les pensées de chacun sont reconnues et accueillies, toutes les paroles, même imparfaites. Donc, tout le contraire de ce qui prévaut dans notre société contemporaine.

Et pourtant, cet entre-deux existe au sein d'instances politiques, sociales, et bien sûr éducatives, qui revendiquent un "autrement", avec passion, avec conviction - avec épuisement.

Cet entre-deux essaie de se vivre par exemple dans les classes Freinet, dans un "toujours avançant", un "jamais acquis". Vous verrez des enfants qui cheminent avec leurs personnalités qui s'affinent, avec leurs projets individuels et collectifs qui s'élaborent, avec tout ce que leur apporte leur enseignant pour se sentir outillés, et alors, vous verrez  souvent des bulles d'apprentissages se créer, dans un entre-deux entre le naturel et le guidage, des bulles qui seront plus longuement inscrites en chacun que lorsque les savoirs sont imposés "d'en haut".

Nous devons absolument oeuvrer pour que cet espace pour penser soit offert à tout enfant pour apprendre, à tout être humain pour vivre, un espace qui nous ferait nous sentir un peu plus humain, seul et avec les autres.