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Enseigner autrement

Tout d’abord, je me présente : je suis enseignant en école élémentaire à Paris, membre assez actif de l’Icem-Pédagogie Freinet et… clown au sein de la « Compagnie Tape l’incruste », que j’ai créée.

Me présenter, c’est tout d’abord considérer ces trois « casquettes » comme véritablement liées, constitutives de ma façon d’être, de penser, de pratiquer. Je ferai donc le lien entre le choix du métier d’instituteur, et ce, dans le cadre de la pédagogie Freinet, et de ce que le clown apporte en plus.

J’enseigne depuis vingt ans et donc, ayant cinquante-cinq ans, j’ai eu une vie avant l’enseignement : j’ai suivi une école de commerce, l’EDHEC, une façon de penser l’autre dans ses besoins à satisfaire, qui m’est restée ensuite en classe, même si cela s’opère évidemment très différemment avec une clientèle commerciale.

Et puis, il y a eu la bascule. Celle vers le métier d’instituteur, et très rapidement vers une pratique alternative qu’est la pédagogie Freinet.

Je crois que toute personne choisissant une voie s’éloignant de la norme, donc une voie qui peut être risquée au regard de ce qui nous est demandé, le fait pour des raisons profondément personnelles, le rationnel au sens classique venant après. En tout cas, ce fut mon cas.

Je m’explique : Je dois un peu parler de moi enfant puis adolescent. J’ai eu un parcours d’élève très apaisé, plutôt réussi selon les critères de la société, et je fus qualifié souvent de « bon petit élève ». Et pourtant… Et pourtant, il ne m’est rien resté de toutes ces années d’apprentissage. Rien qui ne se soit inscrit en moi, laissant une trace émotionnelle, du plaisir, de la colère, de la jubilation ou du rejet : j’ai appris comme on me le demandait, sans jamais avoir eu à m’interroger sur le pourquoi des choses.

Alors, comme en réaction à cela, bien des années après, s’est imposée à moi une conduite pédagogique opposée. Comme une session de rattrapage ! Tandis que de nombreux collègues reproduisent souvent ce qu’ils ont vécu enfant, j’ai agi à l’inverse, ne pouvant faire autrement (comment reproduire un vide, une absence ?)

La pédagogie Freinet m’offrait la meilleure opportunité pour rattraper cette béance, en permettant aux enfants dont j’avais la charge de donner du sens à leurs temps de classe. Autant que possible. Et je me suis lancé.

Parmi les invariants chez Freinet, il y en a un qui a dominé chez moi : « Faire de la classe un lieu en vie et d’envie ».

- J’ai privilégié tous ces temps où l’enfant pouvait s’exprimer par l’oral, l’écrit, le corps, le jeu. Il m’importe que la classe soit d’abord un lieu d’expressions, aboutissant sur des projets, puis sur la présentation de ces projets, stimulant alors de nouvelles envies.

- J’ai mis en place un dispositif intitulé « Le Temps des penseurs » pour amener les enfants à penser leurs apprentissages, ce qui les empêche, penser la classe, le monde, la condition humaine (Pour ceux qui veulent approfondir : mes réflexions sur la nécessité de penser à l’école : http://pedagost.over-blog.com/2015/03/penser-a-l-ecole-penser-l-ecole.html)

Les enfants sont devenus familiers à des rituels de classe que sont devenus le « Je fais partager », le « Je fais un projet », le « J’écris », le « Je réfléchis », le « Temps libre et calme », et le « Travail individuel », mon objectif étant que la classe devienne une ruche. (Si vous voulez en savoir plus : La conception des temps de classe que j’essaie de mettre en place : http://pedagost.over-blog.com/article-quand-les-temps-de-la-classe-se-parlent-96527061.html)

Je ne sais pas si je suis un pédagogue Freinet, au sens plein du terme. Je crois que la pédagogie Freinet est le moyen pour moi de permettre cet accès au sens, à la conquête, au « vrai », et c’est en cela qu’elle constitue la colonne vertébrale de ma classe. D’autres influences jouent aussi beaucoup dans ce que je suis et dans ce que je propose : les influences de Jacques Lévine, psychologue et psychanalyste (qui dit : « Il ne devrait qu’une seule discipline en classe : conquérir les secrets de la vie »), celles de Serge Boimare et son travail sur les empêchements à penser et sur le nourrissage culturel, celles de proches, partageant les mêmes valeurs (Paule Pérez, Nicolas Janod, Valérie Da Silva, et d’autres…).

Avec aussi la contribution de mon clown ! Car, alors que j’étais encore en entreprise, j’ai entendu toctoquer en moi un clown et je l’ai entendu. Ce clown, que j’ai surnommé Schlémil, a grandi, s’est développé et m’a appris à regarder mon environnement d’une façon différente, avec le corps, avec l’imaginaire, avec les émotions, le tout dans un certain décalage. Je me suis rendu compte qu’il pouvait enrichir notre façon de voir le monde, y compris en classe. J’ai même écrit un texte à ce sujet : http://pedagost.over-blog.com/article-29917548.html

Il y a quelques années, je me suis dit que le clown , avec ses rêves, mais aussi ses empêchements, ses projets un peu fous, mais souvent pertinents, pouvait « parler » aux enfants, faire acte de résonance. J’en ai fait un projet, « Les empêchements à apprendre vus par des clowns », qui est utilisé par de nombreux enseignants (http://www.empechementsaapprendre.com/).

Je vais m’efforcer de poursuivre dans cette voie, de la partager avec d’autres, afin de défendre un autre rapport à l’autre, au monde. Sans illusion, mais avec espoir.

Combat vital pour moi, combat aussi politique, combat bien sûr humain.